Souvenirs de Cotnari

Ah, Cotnari! Peu de gens, aujourd’hui, réalisent encore la notoriété qu’a pu avoir cette appellation jusque dans l’entre-deux-guerres, quand on l’appelait «la perle de la Moldavie». Moldavie roumaine, s’entend. A la fin du 19ème siècle, on trouvait ses vins doux sur les cartes de grands restaurants parisiens, viennois ou moscovites. Dans son livre, « La Roumanie in 1900 » (une époque où l’on s’arrachait les vins liquoreux), Gottlieb Benger le met au même rang que le Tokay et le Malaga. A Bruxelles, puis à Paris et New York, il se voit attribuer trois Grands Prix dans les années 1930 – on ignore malheureusement quels étaient les producteurs des vins primés. 4 années de guerre et 40 années de collectivisme n’ont pas réussi à le faire tout à fait disparaître, même si, pendant la période communiste, toute la production était regroupée dans les mains de l’Etat, au travers du Combinat local.


La belle au vignoble dormant


La structure étatique s’est muée en une coopérative, la SC Cotnari, dont les parts ont été cédées aux employés de l’époque ou à leurs successeurs; elle représente toujours le plus gros du vignoble et près de 90% de la production de Cotnari. Des vins généralement corrects, sur un mode industriel, d’où émergent, parfois, quelques pépites. Quant aux quelques petits vignerons de la région qui se sont lancés dans la vinification, ils sont généralement trop mal équipés pour produire des vins très ambitieux, et notamment de grands liquoreux. Contrairement à Tokay, il n’y a pas eu d’investissements étrangers sur place, malgré la notoriété ancienne du vin. Pour autant que je puisse en juger, la main-mise des anciens dirigeants ou de leurs familles sur les moyens de production, la corruption (un sport national), l’éloignement de la zone des grands centres urbains, et une certaine apathie des locaux ne favorisent guère l’arrivée de nouveaux venus. A ce titre, les déboires de Jean-François Ragot, de Dyonis (sélectionneur et importateur français qui s’est intéressé dès 1996 aux vins de la région) sont assez révélateurs .http://www.dionis-vins.fr/
La région semble être endormie et je ne sais ce qui pourrait la réveiller – pas moi, en tout cas. La plupart de ceux qui ont connu le Cotnari d’avant mangent les pissenlits par la racine. Et le souvenir, aussi joli soit-il, ne se boit pas. Dommage.


Nouvelle ère, nouvelle aire


Le vignoble de Cotnari bénéficie d’un micro-climat, moins froid que d’autres zones de la Moldavie roumaine, au moins dans la période de croissance de la vigne, car relativement protégé par les Carpathes orientales (effet de foehn). Sur le papier, l’arrière saison ensoleillée permet généralement une bonne maturation des raisins. Ce qui n’empêche que dans la réalité, l’état sanitaire des raisins peut laisser à désirer, la technologie en cave et le soufre à gogo ne pouvant tout régler. 
La dénomination d’aujourd’hui n’a plus grand chose à voir avec l’aire d’avant guerre – on est passé de quelque 300 hectares à plus de 1.700 (voire 2000, les chiffres varient). Par ailleurs, il semble bien que le style des vins ait sensiblement évolué – du liquoreux vers le demi-sec ou le demi-doux, même si la qualité « dolce » subsiste. Les sélections de grains nobles sont rares, quand elle ne viennent pas renforcer une cuve de vin déficient. Question de marché ou de savoir-faire? Quoi qu’il en soit, la plupart des Cotnari d’aujourd’hui n’a plus grand chose à voir avec un Tokay ou un Malaga.

Grâce au Grasa


Le Grasa, qui a donné ses lettres d’ancienne noblesse au Cotnari, est un cépage apparenté au Furmint, que l’on trouvait d’ailleurs naguère assez largement à Tokay. Il représente environ un tiers de l’encépagement. Comme il est sensible au botrytis, il se prête bien à l’élaboration de liquoreux, mais on le vinifie plus souvent dans un style demi-doux, comme celui dont il sera question plus loin.Les sols argile-sableux, plutôt riches, semblent bien lui convenir. On ne le trouve guère en dehors de cette zone, en tout cas. Peut-être parce qu’il a été arraché  (comme à Tokay). On observera qu’une bonne partie des vignes de Grasa à Cotnari sont pré-phylloxériques.


« Grasa de Cotnari demidolce 2001, SC. Cotnari »


Le premier nez est un peu déroutant, on se croirait chez un vieil apothicaire. Mais ne vous laissez pas désarçonner: cela fait vingt ans ou presque que ce vin est enfermé dans cette bouteille, il a besoin de reprendre son souffle. Et puis, avec un peu d’air, c’est un changement complet; déboulent les notes d’agrumes et de menthe. Un peu de pétrole, aussi, mais discret. Un soupçon d’eau de rose. Sa belle acidité, que les années ont fondue dans le vin, lui donne du punch; la quantité de sucre n’est pas monstrueuse (sans doute autour de 60 grammes), le degré d’alcool non plus (11,5%), c’est délicat.


20 ans après


Je ne suis allé qu’une seule fois en Roumanie, il y a une vingtaine d’années – justement l’âge de ce vin; mais j’ai pas visité Cotnari. J’ai cependant dégusté quelques vins de cette appellation à Bucarest. Mon impression était quelque peu mitigée: certains millésimes étaient très bons, opulents même, mais aussi complexes, d’autres sans charme. J’ai donc été ravi, grâce à mon ami Johan Degroef, qui avait conservé cette bouteille, de pouvoir renouer avec ce vin – et j’étais d’autant plus heureux que la bouteille en question, bien conservée, figurât parmi les bons exemples. Et qui n’aimerait pas boire un breuvage qui vous fait rajeunir de 20 ans?


Hervé Lalau

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