Envirhônement vôtre

Début juillet, dans le cadre bucolique du Château Gigognan, Interrhône dévoilait sa nouvelle campagne de communication avec comme thème central le respect de l’environnement.

Une campagne déclinée en plusieurs visuels mettant en avant vigneronnes et vignerons dans leur interaction avec les paysages, comme acteurs engagés pour l’expression du terroir et sa préservation.

Car cette campagne illustre les efforts de la filière pour la protection de la nature, les actions concrètes menées avec le concours d’associations ou d’institutions comme le Muséum d’histoire naturelle, la Ligue de Protection des Oiseaux et l’Institut Français du Vin;  les démarches entreprises pour la sauvegarde des ressources en eau ou en énergie, ainsi que pour la diminution des traitements phytosanitaires. A noter le rôle joué dans tous ces domaines par l’Institut Rhodanien, tant en matière de recherche que d’information des viticulteurs.

Et ceux-ci sont mis à contribution, dans la pratique.

Comptages d’espèces utiles ou représentatives de la biodiversité, comme les vers de terre ou les chauves souris, pose de nichoirs, plantation de haies ou d’arbres isolés, fin du désherbage des tournières, enherbement des inter-rangs, confusion sexuelle des insectes nuisibles, c’est tout un catalogue de bonnes pratiques qui a été mis en oeuvre.

Cet engagement prélude à la généralisation des certifications environnementales (HVE ou bio) dans les exploitations – une nouvelle exigence introduite dans les cahiers de charges des appellations. Et comme il n’y a pas de transparence sans contrôle, non seulement chaque exploitation se vera contrôlée au moins une fois tous les cinq ans, mais un QR code scannable par le consommateur reprendra sur chaque bouteille les informations sur le producteur, le vin et leur promesse environnementale. 

Bref, cette campagne, qui met en avant les valeurs de sincérité, de motivation et de transmission, n’est que la partie visible d’un iceberg bien plus profond. On espère qu’elle convaincra les consommateurs, notamment les plus conscientisés en matière d’environnement, qui, malgré leur activisme (ou à cause de celui-ci), ne sont pas toujours bien informés de la situation réelle dans le vignoble.

Aussi jolis soient-ils, ces visuels ne sont sur la vitrine d’un véritable engagement, au-delà des logos et des labels. Les vigneronnes et les vignerons mis en avant sur les affiches ou dans le film tourné pour cette campagne en sont les ambassadeurs et les acteurs. J’ai d’ailleurs  pu le constater en en visitant quelques uns, comme Maison Sinnae, à Bagnols-sur-Cèze ou le Château de Marjolet, à Laudun. Voila des gens qui, loin de faire de la figuration, prêchent par l’exemple. Mais allez vous-mêmes le vérifier sur place, du côté de ceux qui agissent!

Hervé Lalau

Chez Léon revient en force à Bruxelles

Durant toute la sinistre période que vient de vivre la restauration, en Belgique comme en France, Léon, rue des Bouchers, à Bruxelles, ne s’est pas croisé les bras. Des travaux d’aménagement ont renforcé la belgitude du lieu. C’est ainsi que les clients peuvent désormais découvrir, dans la multitude d’espaces de la maison, toute une série d’hommages au noir-jaune-rouge, ceci à travers un véritable parcours «muséologique».

Entre une fresque en clin d’œil à Magritte — «Ceci n’est pas une moule» — et une étonnante sculpture en forme de moule réalisée comme un saxophone en hommage à Adolphe Sax, c’est une véritable collection que le visiteur peut retrouver, et notamment la fameuse fusée emblématique de « On a marché sur la Lune » en référence à Hergé ou encore un mur entièrement tapissé des fleurons de la BD belge.

À signaler également, un très amusant Atomium dont chaque boule est une tête de Gaston Lagaffe et une magnifique scénographie qui, dans un véritable tourbillon, grimpe vers le plafond en emportant aussi bien des bandes dessinées que des souvenirs liés à l’histoire de Léon. Enfin, au mur, on pourra encore découvrir une lithographie originale de Folon, réalisée à l’occasion de l’ouverture du premier Léon à Paris, ou encore un dessin unique du Chat de Philippe Geluck…

Alors, qu’attendez-vous pour renouer avec les moules, les frites, le vin de Moselle (ou d’ailleurs) et la culture belge?

Chez Léon

18 rue des Bouchers à 1000 Bruxelles 

Tél. +32 (0)2 511 14 15

La faute au vin, toujours…

Mon amie Nadine Adenis me fait parvenir cette photo de la une du Midi Libre qui tend à prouver que même dans la presse de la première région viticole de France, l’Occitanie, on a vite fait d’associer le vin, l’alcool et les drogues. Au point de choisir une photo où une bouteille de vin semble résumer à elle seule tous les excès, tous les maux de l’intoxication.

Pour moi, elle illustre aussi les excès… d’un certain journalisme qui ne fait pas dans le détail.

Et vous, amis du vin, vous en pensez quoi?

Hervé Lalau

Non à l’écriture inclusive

Mais si certaines associations de journalistes l’emploient dans leur communication, sans avoir jamais demandé à leur membres ce qu’ils en pensent.

Hier, en tout cas, plus de 150.000 internautes pensaient qu’il fallait exclure cette prétendue inclusion des documents administratifs.

Moi aussi.

Le progrès, d’accord, les points au milieu des mots, non. Et si l’on veut bien préciser que certains substantifs dans une phrase regroupent des individus de sexe féminin et masculin, et suffit de l’écrire, en toutes lettres.

Il est inutile (et très moche) d’écrire « des acteurs.trices » quand on peut très bien écrire, des acteurs et des actrices.

Hervé Lalau

Qui croire?

En matière de vin, la subjectivité est la règle. Même si je fais de mon mieux pour éliminer un maximum de biais, de préférences personnelles, pour donner une chance à chaque vin, je sais bien que tout le monde ne peut pas être d’accord, que chacun a droit à son opinion, que la dégustation n’est pas une science exacte et le commentaire non plus, même quand on déguste à l’aveugle.

Oui, mais dans le domaine des sciences exactes, justement, je m’attends en général à ce que les chiffres ne mentent pas, et que les analyses qui en sont tirées aillent toutes à peu près dans le même sens.

Alors imaginez mon effarement à lire dans deux journaux différents, le même jour, un compte rendu diamétralement opposé sur la gestion du coronavirus en Israël.

Mais qui suis-je donc censé croire, moi, pauvre citoyen, auquel on donne ainsi des clefs d’analyse qui manifestement, n’ouvrent pas les même portes? Ou ne dois-je faire confiance à personne? Et quel comportement dois-je adopter?

Hervé Lalau

Souvenirs de Cotnari

Ah, Cotnari! Peu de gens, aujourd’hui, réalisent encore la notoriété qu’a pu avoir cette appellation jusque dans l’entre-deux-guerres, quand on l’appelait «la perle de la Moldavie». Moldavie roumaine, s’entend. A la fin du 19ème siècle, on trouvait ses vins doux sur les cartes de grands restaurants parisiens, viennois ou moscovites. Dans son livre, « La Roumanie in 1900 » (une époque où l’on s’arrachait les vins liquoreux), Gottlieb Benger le met au même rang que le Tokay et le Malaga. A Bruxelles, puis à Paris et New York, il se voit attribuer trois Grands Prix dans les années 1930 – on ignore malheureusement quels étaient les producteurs des vins primés. 4 années de guerre et 40 années de collectivisme n’ont pas réussi à le faire tout à fait disparaître, même si, pendant la période communiste, toute la production était regroupée dans les mains de l’Etat, au travers du Combinat local.


La belle au vignoble dormant


La structure étatique s’est muée en une coopérative, la SC Cotnari, dont les parts ont été cédées aux employés de l’époque ou à leurs successeurs; elle représente toujours le plus gros du vignoble et près de 90% de la production de Cotnari. Des vins généralement corrects, sur un mode industriel, d’où émergent, parfois, quelques pépites. Quant aux quelques petits vignerons de la région qui se sont lancés dans la vinification, ils sont généralement trop mal équipés pour produire des vins très ambitieux, et notamment de grands liquoreux. Contrairement à Tokay, il n’y a pas eu d’investissements étrangers sur place, malgré la notoriété ancienne du vin. Pour autant que je puisse en juger, la main-mise des anciens dirigeants ou de leurs familles sur les moyens de production, la corruption (un sport national), l’éloignement de la zone des grands centres urbains, et une certaine apathie des locaux ne favorisent guère l’arrivée de nouveaux venus. A ce titre, les déboires de Jean-François Ragot, de Dyonis (sélectionneur et importateur français qui s’est intéressé dès 1996 aux vins de la région) sont assez révélateurs .http://www.dionis-vins.fr/
La région semble être endormie et je ne sais ce qui pourrait la réveiller – pas moi, en tout cas. La plupart de ceux qui ont connu le Cotnari d’avant mangent les pissenlits par la racine. Et le souvenir, aussi joli soit-il, ne se boit pas. Dommage.


Nouvelle ère, nouvelle aire


Le vignoble de Cotnari bénéficie d’un micro-climat, moins froid que d’autres zones de la Moldavie roumaine, au moins dans la période de croissance de la vigne, car relativement protégé par les Carpathes orientales (effet de foehn). Sur le papier, l’arrière saison ensoleillée permet généralement une bonne maturation des raisins. Ce qui n’empêche que dans la réalité, l’état sanitaire des raisins peut laisser à désirer, la technologie en cave et le soufre à gogo ne pouvant tout régler. 
La dénomination d’aujourd’hui n’a plus grand chose à voir avec l’aire d’avant guerre – on est passé de quelque 300 hectares à plus de 1.700 (voire 2000, les chiffres varient). Par ailleurs, il semble bien que le style des vins ait sensiblement évolué – du liquoreux vers le demi-sec ou le demi-doux, même si la qualité « dolce » subsiste. Les sélections de grains nobles sont rares, quand elle ne viennent pas renforcer une cuve de vin déficient. Question de marché ou de savoir-faire? Quoi qu’il en soit, la plupart des Cotnari d’aujourd’hui n’a plus grand chose à voir avec un Tokay ou un Malaga.

Grâce au Grasa


Le Grasa, qui a donné ses lettres d’ancienne noblesse au Cotnari, est un cépage apparenté au Furmint, que l’on trouvait d’ailleurs naguère assez largement à Tokay. Il représente environ un tiers de l’encépagement. Comme il est sensible au botrytis, il se prête bien à l’élaboration de liquoreux, mais on le vinifie plus souvent dans un style demi-doux, comme celui dont il sera question plus loin.Les sols argile-sableux, plutôt riches, semblent bien lui convenir. On ne le trouve guère en dehors de cette zone, en tout cas. Peut-être parce qu’il a été arraché  (comme à Tokay). On observera qu’une bonne partie des vignes de Grasa à Cotnari sont pré-phylloxériques.


« Grasa de Cotnari demidolce 2001, SC. Cotnari »


Le premier nez est un peu déroutant, on se croirait chez un vieil apothicaire. Mais ne vous laissez pas désarçonner: cela fait vingt ans ou presque que ce vin est enfermé dans cette bouteille, il a besoin de reprendre son souffle. Et puis, avec un peu d’air, c’est un changement complet; déboulent les notes d’agrumes et de menthe. Un peu de pétrole, aussi, mais discret. Un soupçon d’eau de rose. Sa belle acidité, que les années ont fondue dans le vin, lui donne du punch; la quantité de sucre n’est pas monstrueuse (sans doute autour de 60 grammes), le degré d’alcool non plus (11,5%), c’est délicat.


20 ans après


Je ne suis allé qu’une seule fois en Roumanie, il y a une vingtaine d’années – justement l’âge de ce vin; mais j’ai pas visité Cotnari. J’ai cependant dégusté quelques vins de cette appellation à Bucarest. Mon impression était quelque peu mitigée: certains millésimes étaient très bons, opulents même, mais aussi complexes, d’autres sans charme. J’ai donc été ravi, grâce à mon ami Johan Degroef, qui avait conservé cette bouteille, de pouvoir renouer avec ce vin – et j’étais d’autant plus heureux que la bouteille en question, bien conservée, figurât parmi les bons exemples. Et qui n’aimerait pas boire un breuvage qui vous fait rajeunir de 20 ans?


Hervé Lalau

Pas de vente d’alcools à emporter à partir de 16h cet après midi dans certains départements

L’idée est louable: il s’agit d’éviter l’alcoolisation, cette nuit, et le relâchement des gestes barrières qui l’accompagnerait. Aussi certains préfets ont-ils pris des arrêtés interdisant la vente d’alcool à emporter à partir de 16h ce soir et jusqu’à 8h le lendemain. Comme ceux des Côtes-d’Armor ou des Pyrénées Orientales. Ou encore du Cher ou du Rhône (à partir de 17h). Sont également interdits les feux d’artifice et des produits inflammables.

Mais ce qui m’interpelle, c’est que sur l’affichette qui illustre cette interdiction, les alcools sont à nouveau représentés… par une bouteille de vin, un produit dont on sait bien, pourtant, qu’il ne représente pas le plus grand danger d’alcoolisation en France.

Hervé Lalau

Venise et le vin

On sait l’influence qu’ont pu avoir les villes de Londres et de Bordeaux sur l’histoire du vin. Mais peut-être faut-il rappeler celle de Venise, qui, du 13ème au 16ème siècle, a pu être qualifiée de capitale mondiale du vin.

Ceci est lié, bien sûr, à la domination qu’a exercé la ville sur le commerce en Méditerranée, surtout à partir de la prise de Byzance par les Croisés, en 1204. Le vin, avec le sel, constituant une part importante de ce commerce. Comme le prouve le quai qui porte encore aujourd’hui le nom de « Riva del Vin », sur le Grand Canal, en aval du pont du Rialto – car c’est là qu’on débarquait et taxait le vin.

Le vin de Chypre

Ce vin, ce fut sans doute d’abord celui de Chypre, alias Cipro, qualifié au 13ème siècle de «Roi des Vins». Cette belle notoriété est à mettre au crédit des Templiers et de leurs réseaux (le Commandaria en est l’héritier) ; mais ce sont les Vénitiens, intermédiaires quasi-obligés du commerce sur les côtes nord-est de la Méditerranée, qui en assurent le succès, et prennent même le relai après l’effondrement de l’ordre, un fameux vendredi 13 de l’an de grâce 1307.
Chypre étant réputée non seulement pour ses rouges de Mavro mais aussi pour ses Muscats, les Vénitiens établissent rapidement un quasi-monopole sur la vente de ses vins, qui se renforce encore quand l’île devient possession vénitienne, en 1489. Les Cyclades, Santorin et Eubée lui appartiennent déjà depuis 1204. Et les îles ioniennes, depuis 1386. Sans surprise, la quasi-totalité de ces possessions ont développé un vignoble.

Le temps de la Malvasia…

Mais le plus beau «coup» marketing des Vénitiens (si vous me passez l’anachronisme), c’est la Malvasia.
Monemvasia (son nom grec), c’est d’abord une origine – un port du sud du Péloponnèse. Mais les marchands vénitiens vendent tellement bien son vin qu’ils s’en fournissent bientôt en Crète, dans les Cyclades et en Dalmatie – le concept d’Appellation d’Origine n’existe pas à l’époque et l’on attache moins d’importance à la provenance qu’au type de produit et à la régularité de la production. Leurs clients demandent de la Malvasia? Les Vénitiens leur en donnent, d’ici ou de là. La recette est assez bien connue: un vin puissant, opulent car relativement fort en alcool, avec souvent du sucre résiduel, et qui voyage bien – autant d’éléments qui tranchent sur le gros de la production des vins de l’époque.
On retrouve encore à Venise la trace de ce commerce dans certains noms de rue – la Calle della Malvasia, qui relie le Rio del Piombo au Canale di San Giuliano, ou le Ponte della Malvasia Vecchia, près du campanile de Santo Stefano, par exemple. De même qu’une statue de Bacchus orne le Palais des Doges, rappelant que le vin a été un des soutiens de l’empire commercial de la Sérénissime République.
Autre innovation vénitienne cruciale pour l’histoire du vin: le développement, à partir du XIVe siècle, du verre à pied transparent. Cela se passe à Murano, dans la Lagune de Venise, là où de nombreux artisans verriers venus du Levant se sont installés après le sac de Constantinople par les Croisés, et surtout après sa prise par les Ottomans, en 1453.

Le rocher de Monemvasia au temps des Vénitiens

Pour la petite histoire, on dit que les verres à pied auraient été conçus, non pas pour leur beauté ni pour le fait qu’ils permettent d’admirer la robe du vin, mais parce qu’ils rendaient plus difficile l’ajout de poisons dans le verre – la vie dans la Venise du Rinascimento n’était pas toujours de tout repos.

Et celui des « Malvasie »

A noter qu’à l’époque, les vins, quelles que soient leur origine et leur destination, transitent presque tous par la Riva del Vin. Ceci, pour des raisons fiscales, les agents de l’Ufficio del Dazio del Vino, alias Palo, veillant au grain, ou plutôt, aux barriques. Il était d’autant plus difficile de déroger aux contrôles qu’à l’époque, les bateaux affrétés par Venise sont affiliés à une sorte de régie d’Etat, l’Incanto. Le système est astucieux: l’ensemble des armateurs prennent une participation dans chaque voyage et se partagent le bénéfice au prorata de leur mise de départ. Ce serait là une des origines du capitalisme. Les armateurs n’avaient donc que peu d’intérêt à ne pas déclarer leurs marchandises.
Les vins arrivant à Venise étaient d’ailleurs inventoriés, tout contact étant interdit entre les habitants et les équipages des bateaux qui déchargeaient les vins  – on les obligeait même à retirer les passerelles après chaque déchargement, afin d’empêcher toute vente directe.

La Malvasia est un succès international, au point qu’on en produira bientôt jusqu’à Madère, et qu’elle a donné son nom à une famille de cépages plus ou moins proches que l’on retrouve de la Loire à la Catalogne en passant par la Suisse. Mais dans la Venise de la Renaissance, elle désigne aussi une taverne. Parmi les plus célèbres, selon le livre «Il Vino nella storia di Venezia», on trouve la Malvasia Del Remedio, la Malvasia Dai Raffai e la Malvasia Dai Lazzaroni (généralement nommées d’après leurs propriétaires).
Si l’on en croit les récits des visiteurs, ces tavernes présentaient d’incroyables alignements de barriques, empilées jusqu’au plafond, avec entre elles, une grande table commune où, rareté pour l’époque, pouvaient se côtoyer toutes les classes sociales, ou presque. Et leur offre de vins mettait bien sûr en avant les différents types de Malvasia ; mais aussi le Cipro, le «Sammos», l’Aleatico, le Scopulo ou le Málaga. Ces vins puissants étaient cependant surtout appréciés des plus fortunés, les Vénitiens pauvres s’abreuvant plus volontiers dans les Magazzini et autre Bastioni, établissements à l’offre beaucoup plus limitée, moins sophistiquée, mais également moins chère, avec parfois des vins coupés d’eau.

Une mode en chasse une autre

Venise a aussi donné son nom au vin «alla moda di Venezia», un vin d’assemblage qui peut contenir non seulement plusieurs origines, mais également plusieurs millésimes. L’idée étant d’offrir un produit constant dans le temps, un peu à l’image des marques d’alcools ou de Champagne. On retrouve également ce concept dans les ports de la Hanse, notamment à Lübeck; mais là, outre l’assemblage, c’est un élevage particulier qui assure au vin un profil particulier et assez constant.
Le vin «alla moda di Venezia» était aussi une manière pour les excellents marchands de la Sérénissime de trouver un débouché pour leurs vins d’origines plus modestes (ceux des îles ioniennes, par exemple, qui étaient réputés de qualité inférieure, mais qu’il fallait bien vendre). Quoi qu’il en soit, ce type de vin d’assemblage perd peu à peu du terrain, au 17ème siècle, face aux vins «alla moda inglese», les vins de crus, inaugurés par Haut-Brion. Mais ceci est sans doute lié également à la montée en puissance des marchands anglais et du commerce transatlantique.

Pendant plus de 4 siècles, Venise est une véritable éponge des tendances de consommation et des arts.
En témoignent encore aujourd’hui, côté vignes, les belles pergolas du jardin des Scalzi, qui préserve des cépages comme le verduzzo ou le friulano, dont les origines se perdent dans les eaux de l’Adriatique. On pourrait ajouter à la liste le Primitivo, venu de Croatie à l’époque où la Sérénissime se partageait la Dalmatie avec sa grande concurrente Ragusa (la Dubrovnik d’aujourd’hui).
Et la pièce de Shakespeare, «Le Marchand de Venise», parue en 1600, rappelle, dans la bouche de son personnage principal, l’importance du commerce dans la Cité des Doges: «Toute ma fortune est en mer».

Longtemps encore après sa perte d’influence commerciale, la Cité des Doges continue de donner le ton via ses ambassadeurs, qui introduisent dans l’Europe entière la mode des vins liquoreux dégustés hors repas, avec des biscotti ou du massepain. Comme par hasard, il s’agissait souvent de Malvasia, de «Cipro» ou de Muscat.

Fin de l’âge d’or

La fin de cet âge d’or n’est pas dû aux deux grandes épidémies de peste qui ravagent la ville en 1575 et 1630, ni à l’ensablement de sa lagune (contre lequel Venise lutte en permanence, en construisant des canaux). Ni même aux conflits que la République entretient avec les Etats du Pape, plus encore qu’avec l’Empire Ottoman auquel ses marchands paient tribut pour conserver leurs comptoirs.

Non, ce qui cause le déclin de Venise, c’est la découverte des Amériques et la réorientation des courants commerciaux qui s’en suit. Puis, conséquence directe du désintérêt économique, un désinvestissement militaire qui entraînera à terme la fin de son indépendance en tant qu’Etat.

Ce déclin sonne cependant le départ d’une nouvelle course commerciale, sur la «Terra Ferma», celle-là. La Terre Ferme étant le nom que les Vénitiens donnent à leur arrière-pays, longtemps dédaigné. Les riches patriciens de Venise investissent dans des terrains à la campagne et s’y construisent de somptueuses villas d’agrément – certaines sont confiées au fameux architecte Palladio.


Et qui dit terre, à l’époque, dit vigne. On peut véritablement parler de reconquête, car la vigne existe ici depuis l’époque romaine, même si son importance a fortement décliné lors du Petit Age Glaciaire, à partir du 14ème siècle.
Le 16ème siècle voit donc à la fois la fin de l’Empire commercial vénitien et l’essor de la région d’Asolo et de Valdobbiadene, de ce qui constitue aujourd’hui le cœur historique du Prosecco. L’Asolo, nous montrent les archives, devient petit à petit plus taxé que le vin de Chypre, ce qui, pour les locaux, témoigne de sa qualité.

On peut toujours se demander ce qui serait advenu si Constantinople n’était pas tombée aux mains des Turcs, et après elle, Chypre et la Crète. Ou encore, si le Génois Cristoforo Colombo avait fait financer ses voyages par Venise plutôt que par l’Espagne… Plus empiriquement, levons un bon verre (à pied) de vin des Lipari, de Monemvasia, de Santorin ou de Commandaria à la mémoire des marchands de Venise!

Hervé Lalau

Le Beaujolais Nouveau avant tout le monde!

Je dois déclarer ici un avantage en nature, un passe-droit qui me vaudra sans doute l’envie de la France entière: cette année encore, j’ai pu déguster le Beaujolais Nouveau avec une semaine d’avance. C’est ma semaine des primeurs à moi, avec la différence que les vins sont bien ceux qui seront vendus. Pas des échantillons «pour voir», comme aux Primeurs de Bordeaux. 

Et alors, ce 2020? «J’y trouve un ptit goût d’prune», comme auraient dit les Tontons Flingueurs. Et d’épices. 

Mais il y a deux types, en fait, qu’il s’agisse de BN simple ou de Villages. Un type guilleret, sur le fruit et la vivacité, assez fluide, très primeur; et un type plus vineux, qu’on pourra certainement boire plus tard.

Drôle de millésime, tout de même. Pas pour ce qu’il y a dans le verre, mais pour le contexte. Pas question de se retrouver au café ou au restau pour en discuter avec les copains. Ça gâche un peu le plaisir. 

Mais raison de plus pour sacrifier à cette fête païenne, non? Même chez soi, en tout petit comité. Pour entretenir la flamme. En pensant à des jours meilleurs. C’est jeudi prochain, n’oubliez pas!

Hervé Lalau